dimanche 24 mars 2013

Rêveurs

- Quatrième épisode -


    Deux rêveurs, sortis de leur école, extraits de leur cirque, se trouvent tout droit plantés dans la mélasse. L’un de leurs interlocuteurs semble cependant doté du sens de l’humour : un prof, un clown, un planteur de cannes ? 
 

    Toute la bande explosa de rire. Pour l’instant, le caractère amusant de la situation nous échappait encore un tantinet. À part faire sous nous, et y rajouter quelque vomissement de bile et d’angoisse, l’expectative prudente paraissait la meilleure stratégie en l’occurrence. Avec la constriction frénétique des méats et autres muscles du maintien. Respirer semblait aussi une bonne initiative.
    Le même guerrier, le capitaine ? reprit :
    « Oui, la prudence, le temps de contenir la trouille ! Je vois que maître Galvenu a laissé de bonnes traces dans vos âmes ! »

    Là, il nous avait étonnés. Et sa réaction minimale nous informa qu’il l’avait perçu. Ce type n’en voulait peut-être pas uniquement à nos génitoires, mais il était très certainement intelligent, bien savant et dangereux. Il repèrerait la moindre peccadille. À ne pas sous-estimer.
    « Vous faites partie de quelle promotion ?
    — Soixante-deuxième, capitaine. »
    Je m’étonnais de parvenir à articuler de manière satisfaisante.
« Bon, eh bien considérez-moi comme une espèce de grand ancien… Trente-troisième pour vous servir.
    — Donc vous savez fort bien que nous ne pouvons pas vous aider ?
    — Je ne l’ignore pas. Vos capacités ne m’intéressent pas : il y a ici suffisamment de sensitifs expérimentés pour que nous n’ayons pas besoin de nous encombrer de débutants ! Ceci dit sans vouloir vous vexer. Non ! C’est votre chance et votre à propos qui m’impressionnent : vous avez failli échapper aux villageois qui pourtant sont bien organisés et vous êtes tombés sur la bonne faction, de faction à votre arrivée ici… »
    Et en plus il jouait sur les mots le bougre. Comme il aurait joué avec nos osselets, pensai-je dans le même mouvement avec un frisson. Il avait l’air très à l’aise. Il poursuivit :
    « Tout aussi louable, votre petite arnaque spontanée consistant à survivre à nos hommes, en vous prétendant “ rêveurs ” sans rajouter le qualificatif. C’était de bonne guerre ! Vous comprendrez cependant que cela nous mette dans l’embarras, vous et nous.
    — Une porte dérobée… suggéra Xand, mon complice, en chevrotant.
    — Hors de question, fut l’interruption, si nous ressortons d’ici sans aucun des deux rêveurs, c’est nous qui serons sur la table pour le dîner. Nous sommes d’excellents combattants, dotés de capacités psychiques intéressantes lors des batailles, mais nous ne sommes que vingt et un. La troupe est forte de plus de cinq cents guerriers et certains sont bien mieux entraînés que nous. L’état d’énervement de la communauté est arrivé à son point de saturation. Tout le monde doit être prudent. Si votre arrivée ne faisait pas partie de nos plans, votre fuite ne fait plus partie de leur révision. »
    Il resta silencieux un instant comme pour peser le mot qui suivrait :
    « Ni de notre survie... Et si par malheur nous réussissions à vous faire sortir d’ici, que votre maladresse se reproduise et que vous vous fassiez attraper par une autre de ces milices — le pays est enclos et quadrillé, je vous l’assure — je ne donne pas deux secondes aux gardiens de la porte pour vous reconnaître, hurler ou non à la trahison, donner l’alarme et mener une escouade agitée jusqu’ici. Pour le final de la pièce, tout le monde se retrouverait de toute façon à table, égorgé. »
    Il devait avoir conservé ce sens de la phrase et du cabotinage de ses années foraines, mais c’était si gentiment demandé : on leur avait fourgué deux idiots défectueux, et ils n’avaient pas l’intention d’annuler la vente. Je ne nous voyais pas refuser :
    « Non, messieurs, nous vous gardons et nous vous convions à trouver une solution avec nous.
    — En quoi pouvons-nous aider ?
    — En mettant vos talents au service du statu quo… Je m’explique : nous voudrions que rien ne change jusqu’à la découverte d’un authentique rêveur naturel.
    — Que se passe-t-il, qui nous fasse craindre qu’autre chose de pire puisse se produire ?
    — Excusez-moi, j’oublie toujours que nous avons été élevés hors du monde à l’école des rêveurs. Les gens qui ont connu le siècle avant d’y entrer sont toujours encore très rares ? Vous êtes quasiment nés entre ses murs, c’est ça ?
    — J’avais 2 ans quand j’y ai été vendu. Et Xand à peu près le même âge. Nous en sommes sortis depuis cinq ans. Mais nous avons suivi les cours d’anthropologie sociale.
    — Sans vous endormir ? Parfait ! »
    Ce capitaine eut un sourire engageant qui détendit l’atmosphère :
    « Bien alors : explications subsidiaires, votre attention je vous prie. Les efforts pathétiques des paysans pour trouver un rêveur ne seront manifestement pas couronnés de succès, nous le savons et nous avons envoyé neuf résonateurs, les plus doués psychiquement de notre groupe, en chercher un avec les moyens qui nous sont propres. Entre temps, rien ne doit changer : et ce mot résume tout. Ce qu’il nous faut, c’est du temps. Depuis le décès du rêveur, nous créons des ordres contradictoires et structurés pour occuper cette masse agitée en contrebas. »
    Il indiquait du pouce la partie du château que nous avions connue et quittée de manière assez douloureuse, précisant que cela tiendrait encore quelques jours. Il enchaina :
    « Nous sommes cependant à nos limites. Il faut trouver une autre tactique d’embardées. Mais ceci n’est pas le problème le plus grave. Il court des bruits dans les nuages à propos d’un meneur-souffle qui pourrait s’intéresser à un poste de fédérateur, un travail de chef ! Et c’est cela que nous devons empêcher… »
    Comme déjà dit, c’était gentiment demandé, mais là c’était aussi notre mort certaine. Et le fait de savoir que nous étions tous condamnés ne ressuscita guère mieux notre sens de l’humour. Un meneur-souffle ! L’horreur avait un nom.



Recrutés contre leur gré Namas et Xand seront-ils de quelque utilité contre le vieux traîneur de sabre magicien ? Ne vont-ils pas regretter leur instant de vanité ? Finir entre quatre planches de sapin est-ce plus enviable que d’être les planches elles-mêmes ?




HUIT POUR LA SUITE : rameutez connaissances, copains, copines, amis, amies, ennemis et ennemies (ça peut être un sale tour à leur jouer, si vous n’appréciez pas le feuilleton !)

2 commentaires:

NatNelson a dit…

Et une suite, une !

@xG a dit…

Finir entre quatre planches de sapin est-ce plus enviable que d’être les planches elles-mêmes ? Le bois travaille même le dimanche....allez, en route pour la suite ! ;O)