jeudi 9 avril 2009

Appels

[…]

Ma pensée ressemble à ces chansons merveilleuses qui continuaient quand le pick-up était éteint. Si on avait la maladresse de pousser le bouton, de couper le courant en laissant l’aiguille du phono sur le disque, en tendant l’oreille et en se rapprochant des sillons, on pouvait entendre encore, le temps de l’élan, le temps de l’inertie, le temps de la course finissante de cette aiguille, entendre encore quelques vers discrets, confidences d’un monde sans électricité. Des fantômes nous parlaient en chantant.

Je la fuis depuis des années, l’impulsion de partir, de quitter mon microsillon de vie bien réglée et anxiolytique. Mais elle est en moi comme cette pointe de saphir, banderille lancée sur le tracé de mon existence en spirale, à dire des mots à la file n’ayant rien à voir avec sa matière. Un mot, quelques phrases, intelligibles parfois, aphasiques à d’autres moments, une littérature inutilement grandiloquente, des choses peu convaincantes du genre : « Voilà un chemin que tu ignores… »

J’ai régulièrement été affolée. J’ai pensé bien sûr à des hallucinations, à un délire. J’ai tout essayé, des petites pilules de bonheur aux chocolats, en passant par le sport à outrance, ou les crèmes glacées. M’étourdir avec de nombreux amants, porter des enfants, une vie professionnelle haletante, n’y ont rien fait non plus. Des maux de tête à affoler les neurologues ont laissé les scanners muets et la résonance magnétique apathique. Les gynécologues, ont évidemment parlé de syndrome prémenstruel. Un signe si régulier et constant bouleversait même les statistiques les plus sanguinolentes.

Je voulais juste vivre une vie tranquille, bourgeoise comme on dit. Toutes ces histoires de gens prenant la route, abandonnant tout ou qui prenaient conscience de l’inanité de leur existence, m’intriguaient plus qu’autre chose : on pouvait être attiré ou fasciné par un rogaton dégoûtant, par des animaux chimériques, des bestioles extraordinaires ou des gens du cirque. Un instant, rien de plus. Tel un regret, une dent qui grince, un sinus poignant et un oubli, un utérus douloureux, un instant de spasme. On rêve et puis on découvre qu’on n’est pas faite pour ce genre de réalité. On se fait une raison. Et « on » c’est moi : l’épouse, la mère, perdue dans des responsabilités des plus importantes ; plus prenantes et imposantes que tout le reste.

L’inanité de l’existence ne me tourmentait pas. Au contraire, la futilité de la vie tissait le noyau de mon refus. J’étais plutôt persuadée de l’importance de ma présence au monde. Ce qui m’affolait ? Cette conviction m’affolait ! Et les messages réguliers que je recevais… Tout concourait alors à renforcer une idée : j’étais folle, d’une folie atypique qu’aucun médecin ne pouvait identifier, une maladie orpheline dont les parents sous « x » avaient disparu ; ou bien j’avais une tumeur, mais pas repérable, par aucun appareil aussi obscènement investigateur fût-il, et dotée d’une excroissance exotique que le plus finaud des neurochirurgiens n’aurait pu aller chercher avec les aiguilles nanométriques ou les lasers bleus les plus sophistiqués.

Ou bien c’était vrai.

Voilà la cause de ma maladie ! Cette dernière option a failli m’étaler raide dingue. Parce que je n’en voulais pas. C’était de la mauvaise science-fiction. Ces trucs n’existent que dans la littérature. De la littérature de gare. Encore partir ! Mon mental toton infinitif tétait du rail ou du bitume à chaque mot aventuré.

[…]

Extrait de la nouvelle « 
J’étais si triste devant ma crème glacée » du recueil inédit Arpenteurs

Le dernier mot

- Mes sœurs Jacques
Mes sœurs Lianes
Je vous dors. Dormez-moi
Je vous rêve ; rêvez-moi
Je vous danse, dansez-moi…
Je vous chante, dites-moi ?
Je vous vante, hantez-moi.
Soyez soyeuses fantômes aventureuses
Soyez joyeuses qui soignent leurs parcours dans mon château
Et dans mes tours
Comme un fleuve en crue
Femmes
Je vous charrie, toutes nues
Comme ponts et passerelles
Je me promène
Avec vous,
Mes reines toutes belles
Au-dessus

Dames,
Blanches fleurs qui fanent
Quand leurs héros malandrins
Roi d’avenirs incertains
Flânent
Et s’égarent en chemin.

Les clochettes à mon bonnet tintinnabulent
Qui danse sur les fils de ton royaume.
Si, dédale de couloirs,
En mon passé forteresse, tu erres
Mur, je m’éternise et je me perds
Lézard entre tes fentes
Je tisse, trappeur, ma vie de bouffon funambule dans tes entes
Nettoie mon chagrin dans tes cascades et tes fluides…
Me noie dans tes méandres, tes espoirs : « Suivez le guide ! »
Suivez le bruit, suivez la plainte
Et puis
Ressaisi
Je te dors ! Tu me rêves !
Je te danse et tu me chantes.
Ça te chante, te caresse
Je te caresse et tu m’échancres
Je te hante, tu m’envoles
O ma reine du présent.

- Retiens-moi, car le vent
M’emporte
O mon roi de l’avenir
Je viens avec toi
Sur les ailes

Des soupirs...   

Méditation n° 66


Quel étonnant spectacle, une femme qui s’habille. L’objet du désir se voile et permet de relancer le désir du dévoilement. Je me plais à souhaiter que ce temps dure et dure encore pour saisir le moment quand l’envie me revient. J’en raffole.
Quel prodigieux spectacle, cette femme qui s’habille !
D’autant qu’il donne l’espoir qu’elle va enfin s’en aller.

Méditations Incongrues, extraits du volume V : Le coup de pied de l'âne


dimanche 1 mars 2009





Parution du Poême "Ourse" dans l'Anthologie 2009 chez Flammes Vives




Un écrivain haguenovien en lice pour le prix Merlin


© Dernières Nouvelles D'alsace, Dimanche 01 Mars 2009. 


Au nord-nord-ouest d'Éden, premier roman de science-fiction de l'écrivain haguenovien Gabriel Eugène Kopp, figure parmi les 41 ouvrages sélectionnés pour l'édition 2009 du prix Merlin, « prix de la littérature de fantasy et fantastique francophone ».

Le prix Merlin récompense depuis 2002 un roman et une nouvelle de fantasy ou de fantastique parus l'année précédente. Il n'y avait pas en France de prix du public pour la fantasy francophone. Décerné par le club Présences d'Esprits, qui fédère les amateurs de fantasy, de fantastique et de fantastique de tous horizons, il a été baptisé du nom de Merlin, « démon », prophète et enchanteur - « le personnage idéal pour en être le patron ».

Au nord-nord-ouest d'Éden, paru l'an dernier aux éditions Griffe d'encre, suit une enquête captivante consécutive à la découverte dans un glacier d'un étrange cadavre à la « tronche de gargouille ». L'auteur, psychologue de profession, y utilise la science-fiction pour parler du monde actuel et de ses dérives - consumérisme irraisonné, gâchis écologique - dans un roman court et dense à la structure acrobatique et au style brillant.

Les votes sont ouverts sur internet (http://presences-d-esprits.com/prix-merlin/listes.php) jusqu'au 16 mars. A l'issue de ce premier tour seront dévoilés les romans finalistes.


ARF HA 01

mercredi 25 février 2009

dimanche 22 février 2009

Méditations 146, 153 et 239


146 - On a besoin de l’autre ? Oui, certes. Il faut juste surveiller le degré de cuisson…

153 – Tu veux aller de l’avant ? Insensé ! Il n’y a rien que du sûr par là.
239 - Se battre pour faire sa place au soleil ? Ce jeune élève est fou ! On est bien mieux à siroter un cocktail à l’ombre.

Méditations Incongrues, extraits du volume 7, tome 2 : Le porteur et son joug



Voyelles


Je voudrais dans la mare
Attraper des canards
Et sacrifier les veaux
Boucher-poète charcutier-musico

Je voudrais faire mer
D’un océan d’hiver
Nager entre deux eaux
Ecumer des blancheurs et des petits chevaux

Je voudrais être pire
Et dévorer le dire
La gibecière au dos
Bourrée à craquer de mots

Je voudrais être fort
Et découvrir de l’or
En tas et en monceaux
Plein wagonnets à tire-larigot

Je voudrais être dur
Et traverser les murs
Explorer les carreaux
Sans souci de fracas ou de maux

Je voudrais être lyre
Et embaumer la myrrhe
Et puis chanter tout haut
Des vers anciens rendus… nouveaux

Un fonctionnaire intéressé

[…]
Le caisson n’est à priori pas destiné aux humains… (Quand on n’a pas de tissus interstitiels solides on s’abstient, ou on quadruple de volume en quelques clics, puis encore quelques clics plus tard, puis encore…) Ce n’est d’ailleurs pas la seule espèce-cliente qui doive malheureusement renoncer à s’en servir. Nous pensons par exemple…

« Charriez pas, le dernier qui a voulu tenter le coup malgré les avertissements réitérés s’est liquéfié dès la seconde étape. Quoiqu’on ne sache pas réellement s’il était encore vivant, si on peut appeler ça comme ça, quand on l’a tiré de la glace. La cryo a ses limites n’est-ce pas. Mais il avait laissé des instructions, alors hop on a continué hein ! »

J’ai compris un peu trop tard que le bruit émanant de l’aldeb, et que son traducteur automatique pris de folie tentait de travailler comme si son champ magnétique devenait goniorrhéique, était en fait un rire. Terrifiant. Quasiment tout le bar s’était vidé quand le trafiquant avait dit qu’il allait en raconter une bien bonne. J’avais déjà fréquenté des gusses de ce genre mais jamais entendu leur rire. Donc je ne pigeais pas pourquoi tout le monde filait, et les gestes frénétiques dans ma direction, que certains, pris de pitié certainement, faisaient en indiquant l’interprète. Il m’a demandé si je savais ce qu’était un anuas et si j’en avais déjà essayé un… Pff, c’était comme si on me disait de chercher la clé du tarmac d’un astroport de campagne. Lui, ça le faisait « marrer ».

Mais on ne peut pas faire le vexé avec un aldeb adulte en phase apparente de transition mâle-femelle… Si c’est le seul moment où ils causent et font des affaires, c’est aussi le seul moment où ils ont de l’humour - quoique d’aucuns prétendent cet humour extrêmement relatif - et cherchent à le partager avec une insistance, disons, susceptible.

A mon grand soulagement, un temps infini plus tard (en fait quarante secondes environ, mais c’était assez difficile à saisir vu le bruit infernal que faisait le verre brisé qui dégoulinait encore des étagères) son caquetage tonitruant prit fin…
Le bar rouvrit ses portes. Il tendit l’un de ses appendices communicationnels vers moi :
« Nous cherchons un Taprobane, et payons cash, en colloïdes thalassoastres. »

Je faillis m’étouffer en entendant le traducteur baisser le ton et annoncer le poids : mille unités ! Mais je n’étais pas né de la dernière pluie ; ce coup là on me l’avait déjà fait et je m’étais retrouvé avec de la roupie de sansonnet. Je veux bien être un bureaucrate vénal mais que ça rapporte quelque chose qui valait plus que du pezozie vulcanovien ! La morale peut avoir un prix après tout et ce prix doit être payé en monnaies valides, sinon on ne peut plus se fier à personne. Il perçut mon hésitation sous mon début d’étouffement et rajouta :

« En bathyphase bien sûr. Seriez vous intéressé cher voisin ?»
[…]
Extrait de la nouvelle libre de droits « Charité bien ordonnée » parue en 2005 au Cafard Cosmique sous le titre « Publicité bien ordonnée »

Variations oulipiennes



Sur le thème rebattu des vacances, définies vulgairement à l’anglaise : see, sex and sun, ces quelques à-peu-près codés en devinettes sur les cartes postales envoyées pour amuser les amis. Evidemment les indications entre parenthèses ne sont là que pour le confort du lecteur actuel : j'ai laissé les amis barboter sans leur donner ni thème ni indice, histoire que nous nagions de conserve.
Les solutions sont fournies en rouge.


Exemple

Encore et toujours la même chanson (rengaine) parvenait tout doux vraiment à me lasser.
la scie
Traverser les flots jusqu'à cet ancien canal français (Suez), me parut un bon
Lesseps
subterfuge pour échapper aux ondes lancinantes.
le son

Double

(lire casinos à l’allemande kassinos, oh !)
Les casinos dans cette contrée sont limités :
si cette sont
le six et le sept vous permettent d’empocher
six sept
jusqu'à cent fois la mise.
cent

Traductions ?

« Enfin un instant pour voir la moitié (voir)
see
de mes quatorze fils », me confia par (14/2 fils)
sept sons
ici l’ascète Xénophon. (phon, phone, son )
ci cèteX phon

Par définition

Je peux enfin me consacrer à ce berger écossais facétieux (colley)
Lassie
dont l’unique plaisir semble être d’éviter les flaques
le sec
pour ensuite, fier de sa démonstration, nous la jouer pédagogique.
leçon


Vocabulaire ?


Démonomètre :
de ‘démono’ diable et ‘metre’ mesure.

Ustensile inventé par les dominicains pour mesurer scientifiquement le degré de pénétration d’un possédé par l’esprit malin. Suggère fortement la torture par le pal mais celui-ci est un appauvrissement des utilisations possibles du démonomètre.


Pétropnée : de ‘pétro’ pierre et ‘pnée’ respiration.

Processus d’une telle lenteur que personne de la vie d’un homme n’a réussi a l’observer.

jeudi 8 janvier 2009

Actus





Après Ce soir de Juillet, Nuitamant, La Plaine Mer et Chirurgie Chatte, édités chez Flammes Vives en 2008, la revue Chemins de Traverse aux éditions de L’Ours Blanc publiera dans son numéro de décembre deux poèmes extraits du recueil MUSIQUES : Je ne suis plus amoureux de toi et Nouvelle-Orléans







Méditation N°137



Ce qui me fait plaisir ? La lecture de Malraux, méditer les textes de Descartes et de Montaigne, la musique baroque, le désert, une corbeille de fruits frais, un vin délicat…
Oh, pardon, vous pensiez à autre chose en posant la question ?
Mais là, il y a une confusion ; vous vous attendiez sans doute à me voir épiloguer sur les maladresses reproductrices ataviques et stéréotypées que l’on a l’inconscience criminelle d’appeler sexualité, ou sur leurs déguisements pitoyables, le soi-disant érotisme ! Détrompez-vous, ces fariboles me permettent juste de retrouver rapidement un esprit disponible pour autre chose de bien plus créatif, et sans devoir recourir à l’automutilation, économiquement moins rentable.

Méditations Incongrues, extrait du vol. II : L’extase des clercs

Petits papiers sur le cinéma et la culture


[...] Qu’une œuvre soit le reflet de son temps n’est pas la question : que peut-elle être d’autre, puisque son créateur est enfant de ce temps ? Qu’elle puisse traverser les années, toujours évoquer de l'inédit pour ceux qui apprennent à lire et à relire, étonner par un sens nouveau ou un style original est autre chose, mais constitue aussi bien le sol d’un travail artistique. Personne ne contestera qu’une œuvre d’art se révèle dans le respect de certains codes de phrasé et de diction. L’esthétique est d’abord formelle ; ensuite - le retour du temps - elle devient glorieuse, tendre, suave, maléfique ou pompeuse. Ceci est un autre débat, futile et réservé à un soir que j'aurais envie d’être futile.
Ce soir, ami lecteur, j’ai surtout peur...
Je ne suis pas passéiste ; je suis prêt à admettre que chaque époque a son génie, sa terreur et sa souffrance ; je suis prêt à considérer qu’il y a de l’intelligence en ce siècle, il y en a bien des preuves. Malgré tout j’ai peur, car nous contribuons de plus en plus, par nos soucis imaginaires de possession, à la fabrique de générations sans lecture et sans effort intérieur : les illusions de quelques dinosaures bibliophiles et esthètes seront vite désossées par la cuistrerie érigée en dogme, la violence idéologique et la pression démographique utilisées comme arguments de vente. La publicité est déjà tellement présente en nos vies que nous ne pouvons presque plus regarder un film, s’il n’est pas sémantiquement typé et saucissonné ! King Arthur restera pour beaucoup une histoire de loup qui cavale !
J'ai tant de fois radoté « Ignore ton histoire et tu seras condamné à la répéter » que je finis par oublier certains aboutissants de mon proverbe : sommes-nous assez héros pour sortir d’un tel « Disque Rayé », assez héros pour insister sur la lecture dans un pays (et dans ce monde) tellement convaincu de l’excellence de son passé qu’il ne voit plus croître l’illettrisme ?
Sauf s’il était devenu nécessaire de le faire croître caché, pour que l’esprit de réflexion et de critique disparaisse et que les loups recommencent impunément à bouffer les agneaux avec l’aide des chiens acquis au consumérisme. Triste fable et pauvre seconde apparition du loupiot [...]
Alors, rêvons encore quelque temps, ami, avant le Soleil Vert.
A quoi ressemblerait une salle obscure où un film éternel déroulerait ses spires sans personne pour s’endormir entre ses bras, et rêver d’un film qui se déroulerait dans une salle obscure sans âme pour le regarder ressentir, s’endormir et écouter son rêve monocorde chanter une histoire d’enfant, et s’endormir, une salle obscure et vacillante, dans la lumière entre les lignes ?
Préparez-moi donc le printemps, monsieur le cinéaste! Cuisinez-moi du rire et du pathos, accommodez encore Zélig et Napoléon à une sauce du vieil ours Orson. Faites-moi un été de toutes pièces, où le travelling panoramique poussiéreux de la diligence de Stagecoach, privée de Peaux Rouges un instant, ouvre sur un Fields bourgeonnant bougon au bras de Bugs Bunny. Réchauffez-moi, cuistot de la pelloche, un automne pékinois plein d’images de femmes nues dansant sans vulgarité leur sensuel tango d’amoureuses devant Perceval affairé à bouchonner Rossinante. Réduisez-moi une sauce hivernale où le divin Kurosawa se marierait enfin avec le succulent Fellini : à l’abri de tous les maires de palais ils mettraient au monde des desserts de toiles fantastiques...
« Dis, tu te souviens, Robie, des mystères de l’Id ? Oui, monsieur, mais aussi de la recette du whisky. Faut pas négliger les valeurs fondamentales, quand même. »

En tout cas, à ce qu'il me semble, aujourd’hui nos rêves sont préparés, prédigérés et préchiés pour des clients dont l'éducation limite la capacité d’attention à celle d’un poisson rouge. C’est sans doute nécessaire afin qu’ils n’aient pas le délai gustatif (la distanciation) pour se rendre compte qu’ils bouffent de la merde et qu'ils en sont heureux.

[…]

Extrait de « Petits papiers sur le cinéma et la culture »


Parfois mes mots camelot


« Mes mots sont de toujours !
Hurlait le camelot,
Ces fameux mots-là
Sont d’avant toute guerre,
Sont d’avant tous les temps,
Toute génération d’avant !
Mes mots sont pubères
Depuis belle lurette.
Tous ces mots d’aujourd’hui
Ne veulent plus rien dire ;
Tristes notions
D’après tous les déluges,
D’après tous les refuges,
D’après toutes les vies,
D’avant toutes les fêtes…
Achetez, achetez
Soyez pas bêtes,
Pas chers et très beaux
Mes vieux mots. »

J’en achetai un lot.
A la maison sitôt
Je défis la faveur,
De mon paquet de fleurs.

Au fond de la boîte vide
Un seul verbe avide,
Terré au coin du carton,
Toutes dents affûtées
M’attendait :

RACONTER




Poême d'André Chénier


« Dans nos vastes cités, par le sort partagés,
Sous deux injustes lois les hommes sont rangés.
Les uns, princes et grands, d’une avide opulence
Etalent sans pudeur la barbare insolence ;
Les autres, sans pudeur, vils clients de ces grands,
Vont ramper sous les murs qui cachent leurs tyrans,
Admirer ces palais aux colonnes hautaines
Dont eux-même ont payé les splendeurs inhumaines,
Qu’eux-même ont arrachés aux entrailles des monts,
Et tout trempés encor des sueurs de leurs fronts. »

André Chénier trahi et guillotiné par ses propres amis vérifie encore une fois l’adage de Talleyrand.

Ce morceau brutal, tiré d’Hermès (prologue du 3e chant), montre assez que si le poète peut être confondant de naïveté quant à sa perception de la réalité des hommes, son analyse du monde est, elle, confondante de lucidité.

Pourquoi j’aime André Chénier ? Mais à cause de la pureté de ses vers !