mardi 25 novembre 2008

Un instant d'affolement

[…]
Il aurait signé le bail et se serait sauvé en disant à la cantonade qu’il avait un autre rendez-vous après la fin des temps. En tous cas, depuis, on n’a plus eu de nouvelles… Que pensez-vous de ça ?
Pas payé pour penser ? Ben voyons… »

Il avait juste l’air d’avoir soixante-cinq ans. Des apparences un peu ridées. En ces temps pas encore un vieil homme, la barbe pourtant blanche et le reste du poil aussi.
Cet hiver-là était sur sa tête et sur sa face depuis longtemps.
Et même s’il n’était pas tout à fait moderne, sans toutefois manquer d’imagination, pas tout à fait prêt à accepter les évolutions sociales et personnelles, que l’âge leur donne une valeur excessive ou qu’il en soit la cause, depuis récemment il sentait les choses vaciller d’une autre manière. D’un jour à l’autre son esprit se prenait à flageoler sur la partition de l’angoisse, ou le monde à gigoter dans ses arceaux. Certains matins, quand le froid et la neige lui murmuraient un passé, quand les arbres blanchis crissaient sous la prise du givre, quand il lui semblait entendre de très loin des chants et des comptines, il se surprenait à considérer et à chiffrer les anciens bordereaux de livraison : souvenirs et souvenirs.
Et sous ses yeux las ils se mettaient à l’unisson, eux aussi, à une danse de Saint Guy intérieure, fiesta et confettis, pas seulement faite de neurones défaillants ou d’impatiences, mais aussi d’espoir et de prière. Ils bougeaient devant ses yeux, les papiers bleus, doubles roses et triples jaunes, aussi fins que les feuilles sèches de l’automne à la fraîche tombée.
Il était parti faire une balade. Afin de s’oxygéner un brin. Sans penser à rien. Il faisait ainsi tous les soirs. Histoire d’honorer le crépuscule pourrait-on dire... Il respirait bien à fond et lentement : ses idées se clarifiaient.
Quand il avait vu la chauve-souris clouée sur la porte d’entrée, sa pensée avait recommencé à fonctionner à haut régime, alors qu’elle venait tout juste de proposer une douce léthargie vespérale. Le réveil s’était fait de manière moins honorable, moins graduelle qu’au matin. Moins claire aussi, en dépit de toutes ses injonctions au calme.

Il n’avait pas évoqué d’emblée les plaies d’Egypte de la mythologie locale. Il avait pensé d’abord que l’alcool finissait par avoir raison de son dernier neurone. Ensuite, que des neurones en quantité n’avaient jamais été des gages d’intelligence, ni de perception adéquate à la réalité et de la réalité, ni de sobriété. Et il n’avait rien bu depuis bien plus d’une génération.
Quelque part, son raisonnement à lui, l’esprit de Noël, depuis sa mort à elle, était resté. Entier ? Bloqué ?
Et son mental battait la breloque. Depuis…

Clouée !
En croix !
La chauve-souris était clouée en croix !
Et sur les portes des voisins, pas mieux ! Collés ou cloués, d’autres animaux pantelants, mammifères ou insectes, finissaient leur piteuse agonie entourés des signes incompréhensibles pour les hommes, écrits avec un liquide rouge poisseux, soulignés de traits blancs. Comme si une vilaine et vieille blessure s’était rouverte sur des chairs pas tout à fait nettes. Sa première pensée cohérente le surprit :
« On aurait aussi bien pu clouer d’autres rongeurs sur les… »
Il formula « échappées » et saisit la teneur allusive du message.
On avait retrouvé sa trace.
[…]

Extrait de Supplique pour la dépénalisation de l’adultère en décembre du recueil Mécomptes de Noël

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