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dimanche 24 mars 2013

Rêveurs

- Quatrième épisode -


    Deux rêveurs, sortis de leur école, extraits de leur cirque, se trouvent tout droit plantés dans la mélasse. L’un de leurs interlocuteurs semble cependant doté du sens de l’humour : un prof, un clown, un planteur de cannes ? 
 

    Toute la bande explosa de rire. Pour l’instant, le caractère amusant de la situation nous échappait encore un tantinet. À part faire sous nous, et y rajouter quelque vomissement de bile et d’angoisse, l’expectative prudente paraissait la meilleure stratégie en l’occurrence. Avec la constriction frénétique des méats et autres muscles du maintien. Respirer semblait aussi une bonne initiative.
    Le même guerrier, le capitaine ? reprit :
    « Oui, la prudence, le temps de contenir la trouille ! Je vois que maître Galvenu a laissé de bonnes traces dans vos âmes ! »

    Là, il nous avait étonnés. Et sa réaction minimale nous informa qu’il l’avait perçu. Ce type n’en voulait peut-être pas uniquement à nos génitoires, mais il était très certainement intelligent, bien savant et dangereux. Il repèrerait la moindre peccadille. À ne pas sous-estimer.
    « Vous faites partie de quelle promotion ?
    — Soixante-deuxième, capitaine. »
    Je m’étonnais de parvenir à articuler de manière satisfaisante.
« Bon, eh bien considérez-moi comme une espèce de grand ancien… Trente-troisième pour vous servir.
    — Donc vous savez fort bien que nous ne pouvons pas vous aider ?
    — Je ne l’ignore pas. Vos capacités ne m’intéressent pas : il y a ici suffisamment de sensitifs expérimentés pour que nous n’ayons pas besoin de nous encombrer de débutants ! Ceci dit sans vouloir vous vexer. Non ! C’est votre chance et votre à propos qui m’impressionnent : vous avez failli échapper aux villageois qui pourtant sont bien organisés et vous êtes tombés sur la bonne faction, de faction à votre arrivée ici… »
    Et en plus il jouait sur les mots le bougre. Comme il aurait joué avec nos osselets, pensai-je dans le même mouvement avec un frisson. Il avait l’air très à l’aise. Il poursuivit :
    « Tout aussi louable, votre petite arnaque spontanée consistant à survivre à nos hommes, en vous prétendant “ rêveurs ” sans rajouter le qualificatif. C’était de bonne guerre ! Vous comprendrez cependant que cela nous mette dans l’embarras, vous et nous.
    — Une porte dérobée… suggéra Xand, mon complice, en chevrotant.
    — Hors de question, fut l’interruption, si nous ressortons d’ici sans aucun des deux rêveurs, c’est nous qui serons sur la table pour le dîner. Nous sommes d’excellents combattants, dotés de capacités psychiques intéressantes lors des batailles, mais nous ne sommes que vingt et un. La troupe est forte de plus de cinq cents guerriers et certains sont bien mieux entraînés que nous. L’état d’énervement de la communauté est arrivé à son point de saturation. Tout le monde doit être prudent. Si votre arrivée ne faisait pas partie de nos plans, votre fuite ne fait plus partie de leur révision. »
    Il resta silencieux un instant comme pour peser le mot qui suivrait :
    « Ni de notre survie... Et si par malheur nous réussissions à vous faire sortir d’ici, que votre maladresse se reproduise et que vous vous fassiez attraper par une autre de ces milices — le pays est enclos et quadrillé, je vous l’assure — je ne donne pas deux secondes aux gardiens de la porte pour vous reconnaître, hurler ou non à la trahison, donner l’alarme et mener une escouade agitée jusqu’ici. Pour le final de la pièce, tout le monde se retrouverait de toute façon à table, égorgé. »
    Il devait avoir conservé ce sens de la phrase et du cabotinage de ses années foraines, mais c’était si gentiment demandé : on leur avait fourgué deux idiots défectueux, et ils n’avaient pas l’intention d’annuler la vente. Je ne nous voyais pas refuser :
    « Non, messieurs, nous vous gardons et nous vous convions à trouver une solution avec nous.
    — En quoi pouvons-nous aider ?
    — En mettant vos talents au service du statu quo… Je m’explique : nous voudrions que rien ne change jusqu’à la découverte d’un authentique rêveur naturel.
    — Que se passe-t-il, qui nous fasse craindre qu’autre chose de pire puisse se produire ?
    — Excusez-moi, j’oublie toujours que nous avons été élevés hors du monde à l’école des rêveurs. Les gens qui ont connu le siècle avant d’y entrer sont toujours encore très rares ? Vous êtes quasiment nés entre ses murs, c’est ça ?
    — J’avais 2 ans quand j’y ai été vendu. Et Xand à peu près le même âge. Nous en sommes sortis depuis cinq ans. Mais nous avons suivi les cours d’anthropologie sociale.
    — Sans vous endormir ? Parfait ! »
    Ce capitaine eut un sourire engageant qui détendit l’atmosphère :
    « Bien alors : explications subsidiaires, votre attention je vous prie. Les efforts pathétiques des paysans pour trouver un rêveur ne seront manifestement pas couronnés de succès, nous le savons et nous avons envoyé neuf résonateurs, les plus doués psychiquement de notre groupe, en chercher un avec les moyens qui nous sont propres. Entre temps, rien ne doit changer : et ce mot résume tout. Ce qu’il nous faut, c’est du temps. Depuis le décès du rêveur, nous créons des ordres contradictoires et structurés pour occuper cette masse agitée en contrebas. »
    Il indiquait du pouce la partie du château que nous avions connue et quittée de manière assez douloureuse, précisant que cela tiendrait encore quelques jours. Il enchaina :
    « Nous sommes cependant à nos limites. Il faut trouver une autre tactique d’embardées. Mais ceci n’est pas le problème le plus grave. Il court des bruits dans les nuages à propos d’un meneur-souffle qui pourrait s’intéresser à un poste de fédérateur, un travail de chef ! Et c’est cela que nous devons empêcher… »
    Comme déjà dit, c’était gentiment demandé, mais là c’était aussi notre mort certaine. Et le fait de savoir que nous étions tous condamnés ne ressuscita guère mieux notre sens de l’humour. Un meneur-souffle ! L’horreur avait un nom.



Recrutés contre leur gré Namas et Xand seront-ils de quelque utilité contre le vieux traîneur de sabre magicien ? Ne vont-ils pas regretter leur instant de vanité ? Finir entre quatre planches de sapin est-ce plus enviable que d’être les planches elles-mêmes ?




HUIT POUR LA SUITE : rameutez connaissances, copains, copines, amis, amies, ennemis et ennemies (ça peut être un sale tour à leur jouer, si vous n’appréciez pas le feuilleton !)

samedi 19 janvier 2013

Feuilleton !

— Troisième épisode —
 

Après avoir fait connaissance d’une sorcière qu’il laisse de bois, un magicien, qui ne manque ni de souffle ni de compétences, envisage de se rendre au Castel des Marais.
 
Tous nos professeurs recommandaient une période de probation en tant qu’amuseurs publics. « Ça donne le sens des réalités ! Les leçons de l’école vous en ont abstrait trop longtemps ! » disaient-ils. Alors, diplômés rêveurs professionnels, fraîchement émoulus et obéissants, nous prenions tous la route… Sur la foi d’un conseil douteux d’enseignants éloignés, eux aussi, depuis trop longtemps des campagnes et des villes ? Oui et non.
En tout cas, mon ami et moi étions engagés avec ces forains depuis deux saisons ; et une fois ses arcanes déchiffrés, le quotidien était devenu plutôt banal.
 
Avec notre caravane et ses attractions, nous venions de passer par un village perdu. Nous étions heureux de quitter les lieux… Un trou aurait eu plus d’intérêt, malgré l’ombre d’un château dont nous n’avions vu — cela aussi devenait habituel — aucun ressortissant.
Le bourg avait fait piètre succès, pauvre revenu et maigre pitance. Le public clairsemé qui avait assisté à nos spectacles ne s’était jamais déparé d’un curieux air préoccupé. Deux jours après notre départ cependant, la situation avait évolué de manière imprévisible. Des miliciens du cru (leurs habits étaient aussi hétéroclites que leurs armes) aux attitudes de matamores apeurés nous étaient tombés dessus à quelques pas du col ouvrant sur le comté voisin. Manque de chance ?
 
Après avoir arrêté la caravane, ils nous ont extraits du chariot où nous nous détendions. Sans trop de ménagements, nous avons été jetés au sol, troussés et bâillonnés comme des volailles, déchaussés, aveuglés sous des cagoules puantes et liés à des traverses. De leurs conversations excitées, il ressortait que nous étions les proies d’une des multiples factions à la recherche du remplaçant éventuel de leur rêveur défunt ! Le château dont nous étions en train d’oublier jusqu’à l’existence se rappelait à notre bon souvenir, étendant sur nous son ombre de mauvais augure.
 
Ils étaient mal renseignés, les pauvres ! Mais qui aurait pu prendre le temps de les détromper et d'éclairer leur lanterne, vu la crainte qui les habitait ? Au soir d’une représentation de notre troupe, il avait suffi de paroles en l’air, dégoisées par quelques crétins avinés, pour créer une rumeur. Sottises et crédulité ayant fait bon ménage, voilà que la fileuse retissait à tâtons deux destins trébuchants : les nôtres !
 
C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés, Xand et moi, enfermés dans une cour intérieure du Castel dit « des Marais », derrière une gigantesque et sonore porte de bronze par laquelle les paysans nous avaient jetés sans ménagement une fois nos liens défaits.
Ce manque d’aménité n’était rien par rapport à la brutalité des gens qui nous ont réceptionnés : après nous avoir débâillonnés et avoir arraché nos cagoules, les secousses sévères et le chambard douloureux furent accrus par nos explications confuses. Et par nos vaines tentatives de parer les coups !
Cela dura jusqu’à ce que ces brutes aient capté que nous étions des rêveurs ! Ce demi-mensonge, proféré entre deux hoquets, eut l’air de sauver au moins les demi-portions que nous étions encore (les souffrances augmentent la lucidité ? ou activent-elles l’instinct de survie ?).
Nous n’en menions pas large. On nous achemina dans un calme relatif, d’une poigne de fer, la main au collet — c’est à peine si j’effleurais les dalles du sol de la pointe de mes pieds en une esquisse de marche grotesque — à travers des couloirs infinis vers ce que nos porteurs nommaient « les résonateurs » ! Je nous voyais déjà rituellement branchés, paratonnerres, grillés, assourdis, le cerveau lavé ! En regardant la tête de mon ami, je constatai qu’il appréciait la situation avec la même inquiétude…
 
Pendant notre long apprentissage, nous avions peu étudié les guerriers et encore moins leurs hiérarchies internes : les préoccupations quotidiennes ou exceptionnelles des traineurs de sabre étaient le cadet des soucis de nos maîtres. Ils avaient consenti à nous avertir de leur existence. De même ils nous avaient mis en garde à propos des rêveurs naturels : des individus errants, souvent délirants, dangereux toujours, affectés dans les meilleurs des cas, du fait de leurs empathies puissantes, à contenir la soldatesque dans les châteaux lors des périodes de paix. Nous devions éviter ces rêveurs-là, au même titre qu’il était déconseillé de frayer avec les bandits de grands chemins !
Mais ces renseignements étaient comme des étiquettes collées au pied d’insectes disparates épinglés sur des bouchons. Aussi, l’évolution récente de l’ambiance dans cette vallée nous était-elle passée par-dessus la tête ; jusqu’au moment où, ligotés, nous avions entendu assez de conciliabules pour établir des liens entre nos informations lapidaires et ce qui arrivait dans la localité. Selon toutes les apparences, certains papillons, par ici, étaient de détestables lépidoptères bardés de métal ! M’était avis que notre ignorance allait être soignée à grands coups de pieds !
L’École des Rêveurs où nous avions été éduqués est unique et surtout peu connue. Les professionnels qui en sortent sont peu nombreux. Seuls quelques cirques ambulants nous accueillent, car toutes les troupes n’ont pas l’usage de nos capacités, loin de là : notre spécialité inquiète plus souvent qu’elle ne fascine, surtout les populations rurales. Beaucoup d’élèves diplômés choisissent des carrières plus classiques de conseillers, de moines ou d’interprètes tenant boutique dans de grands centres urbains. À l’échelle d’un monde, cette démographie demeure toutefois confidentielle.
 
Les habitants du coin nous avaient pris pour des rêveurs naturels et nous avaient livrés au château pour assurer leur tranquillité lors des décennies à venir ! Si, leur sottise était compréhensible, nous, nous avions à présent avalisé cette erreur dans notre panique face à des brutes hurlantes, postillonnantes, couturées de cicatrices, armées jusqu’aux dents ! Et même leurs dents étaient métalliques et affutées !
Peu après notre arrivée dans une pièce où était rassemblé un aréopage d’augustes cuirassés, saisis dans des capes claires, nous mesurâmes l’étendue de notre stupidité…
Si mon ami, Xand er’Raya et moi, Namas op’Kyria, n’étions pas convaincants, notre mensonge allait peut-être nous coûter la vie et nos noms n’existeraient plus que gravés dans la pierre. Toutefois, je doutai rapidement que nos bourreaux prennent la peine de convoquer les marbriers : ils avaient une tête à nous laisser pourrir dans une douve, ou à nous déguster frits ! Pire, et plus vraisemblable : ils inscriraient à coups de crachats sur la fosse commune : Comiques anonymes.
L’un des guerriers se tourna vers nous…
Et se mit à rigoler en voyant nos mines défaites !
« Rassurez-vous messieurs, nous n’allons pas nous repaître de vos intestins farcis avec vos yeux et vos couilles. Quoique, si vos services ne sont pas à la hauteur de la tâche que nous voudrions vous confier, nous aurons peut-être du mal à convaincre le chef cuistot de vous laisser filer entiers : il adore accommoder les viandes exotiques aux sauces locales… »

 

Qu’est-ce qui apaise les guerriers ? Une panse pleine ? Une bonne cuite ? Une bonne bagarre ? Un bon lit accortement peuplé ? Va savoir…

Le prochain épisode ?
Comme annoncé, je vous le livre dès que vous aurez été 5 à me le demander !

mardi 16 octobre 2012

FEUILLETON !



Pour tous ceux qui se manifestèrent : un grand merci et la suite de

RÊVEURS

Si vous voulez le prochain, le jeu continue !


— Second épisode —

Au pied d’une montagne dans les villages, une nouvelle sème l’inquiétude : un rêveur vient de mourir. On s’empresse d’en chercher un autre.


La petite sorcière me suivait depuis maintenant plus d’une heure. Ses efforts pathétiques pour passer inaperçue me firent sourire. Je n’avais plus le sens de l’humour depuis longtemps, et la résurgence de cette émotion m’étonna comme peut étonner un signe de faiblesse dont on a cherché à se débarrasser et qui fait un retour inopportun.
Je tournai ostensiblement le coin de la rue qui menait chez moi et traînai des pieds un instant avant de franchir la porte. Autant que je me divertisse un peu à ses dépens. Je refermai l’accès en bois incanté — je l’avais préparé quand j’avais emménagé ici — et m’installai avec un soupir las, les lombaires reconnaissantes et douloureuses, en haut de la volée de marches qui montait à mes chambrées. J’ouvris mes sensations…
Peu de temps après, je l’entendis murmurer des mots bien trop prévisibles dans la trame et je vis une forme floue traverser les fibres de chêne. Je me contentai de souffler sur elle, comme on joue à se renvoyer une plume quand on est gamin. Elle fut repoussée par la brise, mais retenta le coup à plusieurs reprises. Avec le même effet : un souffle et une éjection. Cette persévérance dans l’erreur était un défaut. J’allais la corriger. Son dernier effort fut celui où je la coinçai d’une bise éloignée sur la joue. Elle secoua le passage et la porte jusqu’aux ferrures, mais elle resta engoncée, le visage dans une nodosité du bois, une partie du corps dans son fil, en me regardant d’un air affolé et tragique.
Je descendis vers elle :
« Eh oui, c’est la vie ! Parfois on sent le sapin avant même d’avoir traversé un chêne. Sale boulot, n’est-ce pas ? »
« Non, ne cherche pas à philosopher, je n’ai pas isolé tes neurones sensitifs, tu risques d’avoir très mal. Je te libèrerai un peu si tu réponds à une question. Cligne des yeux une fois, si tu es d’accord. »
Elle cligna une fois. Intelligente petite bête. Je relâchai la pression en retirant une partie de mon baiser. « Baisers envolés », ça me remémorait une balade qu’un de mes maîtres chantait souvent. Je sifflotai… Elle hoqueta de souffrance :
« Qui, qui êtes-vous ? 
— Non, non ! Alors non ! Franchement ce n’est pas du jeu ! J’avais dit que c’était moi qui posais les questions. Tut tut. »
J’agitais un index professoral devant son nez et la regardais loucher.
« Maiaiaiai… »
Je n’avais pourtant pas invoqué de modificateurs caprins…
« Bon, un mot de plus pour prouver ton absence de contrôle de toi-même et je prophétise qu’il va t’arriver un malheur. »
J’inspirai. Elle dut entendre le début de la rumeur, car elle vira au vert pâle, et au silence le plus total.
« Voilà ! C’est mieux. Alors, juste une question. En trois mots, cela ne devrait pas excéder de beaucoup tes capacités intellectuelles, ma petite. Tu as toutefois peu de temps pour répondre. J’ai très mal au dos et je suis irritable dans cet état ; alors, pèse bien tes paroles. Prête ? J’y vais ! Qui t’envoie ? 
— Je ne sais pas, croassa-t-elle. 
— Très mauvaise réponse. Finalement je me serai trompé sur le peu d’intelligence dont je te gratifiais. Ma patience est très limitée, petite. Tu entends la rumeur n’est-ce pas ? Tu sais ce qu’elle signifie et tu sais que je ne l’ai pas arrêtée. Tu persistes cependant bêtement à courir le risque. »
Je me doutais qu’elle s’était déconcentrée un instant, mais à présent elle était à nouveau totalement opérationnelle. Elle donna très vite les réponses franches que j’exigeais d’elle, car elle savait assez bien estimer le temps restant avant que le brouhaha ne nous arrive dessus. Les dégâts seraient pour elle. J’étais l’envoyeur et ces vents topologiques animés ne pouvaient rien contre leur œil, moi en l’occurrence.
Je la libérai d’une pichenette en laissant toutefois mon estampille dans son âme. Elle demeurerait irrémédiablement inféodée sans qu’elle ne s’en rende compte, jusqu’à ce que je la lisse. Ça pouvait être pratique un esclave de plus.

Je me frottai les mains. J’avais enfin trouvé du travail. Une bande de guerriers se baguenaudait sans patron, dans un coin perdu du pays et d’amusants amuseurs auraient aimé que je n’en apprenne rien. Très maladroit ça ! J’avais un peu de numéraire dans mon bas de laine, mais pas assez pour cracher sur ce genre de sauterie martiale. Ni pour perdre de vue le nerf de ma guerre personnelle.
D’une part j’aurais eu l’information dès ma rentrée, d’autre part il ne faut jamais juger les gens sur leur apparence. J’entretenais depuis des années l’illusion de la vieille culotte de peau sur le retour, rébarbative à souhait, les cuirs défraîchis et tachés, les armes rouillées et les réflexes émoussés par les mauvais distillats, l’âme et les tactiques sombrant dans l’ennui et les toxiques. Suffisamment loin dans le temps et dans l’espace pour que plus personne ne s’interroge sur mon passé.
En tout cas ma tranquillité avait été rompue par la mort d’un rêveur naturel ; les paysans et les bourgeois refaisaient leurs inventaires à grands frais, et à part leurs provisions de bouche, ils s’intéressaient de très près à la liste des anciens chefs militaires encore en état de commander. Afin, bien évidemment, de les neutraliser par l’un ou l’autre sort de grabat bien ajusté — l’assassinat a de ces variantes ! — pas pour leur offrir une tournée et un petit repas gratuit.
Loupé mes agneaux. J’aimais l’argent autant que je n’aimais pas gouverner, mais j’aimais encore moins qu’on me force la main, surtout pas à la paralysie. Pour un vieux solitaire dans mon genre c’est mauvais pour sa vie sexuelle et ça rend irritable. Je n’aurais pas pris le job si on m’avait fichu la paix, pour le moins j’aurais hésité, mais maintenant j’allais m’amuser aux dépens de quelques mécènes indélicats…
Finalement, je rentrerais peut-être chez moi plus tôt que prévu.
Mon perroquet m’accueillit avec une bordée d’injures. La marine ne vous lâche jamais. Et ce volatile s’était attaché à mon épaule dès la première année de mon premier embarquement. C’est vrai qu’ils vivent centenaires ! Il faudra que je songe à le faire cuire proprement, ce bestiau bavard. Aux petits navets confits, et à l’ail. Avant qu’il ne soit trop vieux et qu’aucune étuvée ne puisse plus en faire autre chose qu’un mauvais brouet.

Qui est ce curieux, cynique et puissant barbon ? Que signifie pour lui, rentrer à la maison ?

dimanche 16 septembre 2012

Feuilleton ?



Les lapins ne meurent jamais...
(cf livraison 8)

Fibonacci a deux « c » ; puisque les lapins ont deux oreilles Fibonacci est un lapin et Fibonacci ne meurt jamais, mais Fibonacci ne connaît ni le principe de Peter, ni la LEM, Lewis Carroll est un lapin blanc photographe d’oies blanches plumées par O’Maley, et Murphy est le nom de mon lapin hélicoptère, alors ça va barder !
0 1 1 2 3 5 8 13 21 34 55 89 144 233 377 610 987 1597 2584 4181 6765 10946 17711 28657 46368 75025 Fn-1+Fn-2
Évidemment, je ne suis pas zéro et si je suis seul à me lire je pourrais être seul à m’admirer. Jusque-là toute demande de rab est de la triche, donc nous démarrerons à deux ! Hé, hé. Alors nous sommes fondés à demander la suite.
Si deux personnes la demandent (la suite) dans les commentaires de ce blog, je publierai le second épisode
Si trois je publierai le trois
Si 5 demandent le suivant, je montrerai le 4
Si 8 le veulent, je donnerai le 5
À 13 je me fendrai du 6
Si 21 le 7
À 34 le 8
Pour 55 le 9
Si 89 le 10
Si 144 le 11
Si 233 le 12
Si 377 le 13
À ce rythme-là le 21e chapitre (de la première partie) sera publié à condition que 17 711 lecteurs le demandent (mais je saurais me contenter à ce stade de « l’aient demandé ») soyons... rêveurs !



— Rêveurs —


« Le rêveur est mort ! Le rêveur est mort ! »
Le gamin hurlait à pleins poumons en dévalant la colline boueuse.
Tantôt glissant, tantôt prudent, crotté graduellement de la tête aux pieds, il ne cessait de s’égosiller, filait à droite, détalait à gauche pour répéter une nouvelle qui, portée d’une fenêtre ouverte à une porte entrebâillée, envahissait de plus en plus vite la bourgade.
Comme la rumeur se propageait, enflait aussi l’agitation. Beaucoup de gens faisaient rentrer les enfants. Pourtant il n’était pas tard ; le temps couvert et pluvieux de cette fin d’après-midi ne parvenait pas réellement à assombrir la lumière du printemps. Ce que le gosse au bord de l’extinction de voix diffusait, maintenant avec moins de virulence, semblait devenir plus inquiétant si on examinait le comportement des villageois.
Ils étaient regroupés et des phrases compréhensibles s’élevaient parfois au-dessus du brouhaha : « Les guerriers vont s’ennuyer… Ils vont recommencer à se battre… les pillages… les céréales et les bêtes à l’abri. »
Le bourgmestre parvint enfin à calmer habitants et édiles à présent réunis sur la minuscule place du marché encaissée au centre du village. Le gamin avait été arrêté d’une taloche par l’épouse du maire, ramené à la raison et sur les pavés du hameau par une oreille dûment tractée et, entre temps, fortement rougie. Il avait été prié de se ressaisir, de raconter ce qu’il avait appris, comment et où il l’avait su. Ce qu’il décrivit alors fit tomber quelques bras, hausser quelques épaules et fumer quelques pipes de manière plus véhémente. Accessoirement, la pression sur son lobe se relâchant, il se sentit plus calme et autorisé à continuer son bavardage.

Il rameutait quelques canetons égarés dans les orties au fond des douves asséchées du Castel des Marais lorsqu’il avait surpris un gardien en conversation avec sa relève. Tous deux paraissaient à la fois alarmés et enthousiastes. Leur vieux rêveur d’étoiles venait de trépasser. La guerre pouvait recommencer après que les soldats s’étaient perdus pendant plus de cinq décennies dans l’univers onirique. La paix réelle était enfin terminée. Heureusement, cela ferait du bien de changer un peu et de se dégourdir les articulations dans la douleur, hors des mondes factices. Une petite pause réalité, ça ravigoterait, ça réveillerait les ankyloses et on pourrait à nouveau les sentir s’évanouir dans la chaleur des muscles et des combats. La jouissance était à leur portée tant que la population alentour ne leur aurait pas imposé mieux ! C'est-à-dire un nouveau rêveur. Et il fallait qu’il soit bon pour les maîtriser, car leur énergie guerrière était au plus haut !
Ils péroraient. Fermes et excités, ils parlaient déjà du village en contrebas avec des yeux brillants. Des rodomontades de guerriers dont le gosse rendait compte avec quasiment de l’enthousiasme. Entre temps certains villageois, dont ses parents, avaient commencé à le regarder de travers celui-là…
Le gamin libéré, les gens se dévisagèrent consternés. Bien sûr, ils se connaissaient tous, et leurs liens familiaux se tissaient jusqu’aux villages éloignés des contreforts. Aucun d’entre eux ne ferait l’affaire, pas un seul rêveur venu au monde dans les vingt dernières années. On avait fini par ne plus y faire attention, engoncés dans le confort depuis trois générations. Le vieux rêveur avait donné à tout le monde un sentiment sournois et illusoire d’immortalité.
Malgré l’affolement, personne ne songeait à essayer de duper les résonateurs qui seraient chargés de sentir la présence d’un nouveau maître d’onirie. Certains maires avaient jadis fait courir des bruits à propos d’enfants doués. Le mensonge était un péché mal pardonné. Mourir par le fait des sabreurs était, disait-on, la pire des morts si c’était la punition d’un jugement de fausseté. De même le désordre et la douleur résultant d’un tel acte n’étaient pas estimables pour la famille du menteur et la communauté qui l’entourait. On se murmurait les pires histoires à propos des mesures de rétorsion subies dans ces cas-là ; des affaires de membres détaillés en morceaux assez fins pour regarder le soleil à travers… Et le détail fait à vif jusqu’à ce que les hurlements soient infinis.
Il fallait absolument pour la sauvegarde du village et l’intégrité des organes de ses habitants, chercher un rêveur et planifier l’anarchie qui résulterait de ce temps de recherches.
« Réunion immédiate des hommes chez moi, dit le maire, toutes les femmes préparent les stocks après avoir ouvert et nettoyé les caches à codes souterraines ! Réveillez le mage, il doit avoir les clés dans un grimoire poussiéreux. Il est presque aussi vieux que l’était le rêveur défunt. Et fissa ! »
Deux groupes se séparèrent et le forum improvisé dans la gadoue et terminé sur les pavés boueux se retrouva vide.

C’est ainsi que le cirque infernal a commencé. Cela fait à présent trois mois que le rêveur est mort, que les guerriers ont pris le mors aux dents, agités, frénétiques, fourbissant leurs armes dans un boucan indescriptible, du matin jusqu’au soir et inversement, tout cela dans un désordre total.
Les habitants des bourgs et des hameaux dans toute la vallée savent de quoi il retourne et se sont organisés. Cette organisation a semé le désordre dans les travaux et d’aucuns maugréent déjà que si l’on continue ainsi, il n’y aura plus besoin des guerriers pour mener le village à sa ruine. Et puis d’ailleurs qu’est-ce qu’ils attendent ceux-là ? Certains éleveurs dont la famille pouvait assurer une présence auprès du cheptel, ont été envoyés au loin, avec dans leurs bourses de quoi acheter un rêveur naturel à ses parents, ou dans leurs mains de quoi convaincre un rêveur adulte. D’autres se sont constitués en milices patrouillant la vallée, à surveiller les chemins et les routes d’accès dans l’espoir de glaner des renseignements, voire par une chance insigne, de mettre la main sur un voyageur adéquat auquel on s’empresserait de ne pas demander son avis. 
Quant à la soldatesque, heureusement pour l’instant, il ne s’est pas trouvé de chef pour les fédérer, eux et leur énergie. Les défis individuels, et les combats de groupuscules bousculés devant le Castel semblent, étonnamment, leur suffire.

Mais pour combien de temps ? Et qui sera capable d’être leur chef ?